Chapitre I
Chapitre IL’idée d’écrire un livre sur Pierre le Grand germa sans doute spontanément dans l’esprit de Voltaire après qu’il eût terminé son «Histoire de Charles XII, roi de Suède» (1731). L’auteur avait certainement compris depuis longtemps que le grand drame qui s’était déroulé dans le nord-est de l’Europe et qui avait abouti à un dénouement si inattendu avait eu deux protagonistes principaux et non pas un seul. Pierre le Grand, ce travailleur infatigable, cet architecte puissant dont le superbe génie ne se lassait pas de créer dans tous les domaines de la vie publique et privée de son peuple, attira l’attention de Voltaire qui, dès le début de son travail, reconnut en lui une flagrante antithèse de Charles, ce fier viking, ce noble et brillant chevalier hors de saison, cet exemple vivant du romantisme politique stérile et sans lendemain.
Si dans son «Histoire de Charles XII» Voltaire avait tracé un portrait, cette fois il voulut dessiner un tableau; et si le tsar en est la figure centrale, il n’en est pas moins vrai que le tableau entier embrasse un ensemble plus vaste: c’est le génie de Pierre le Grand, ce sont les résultats auxquels son activité a abouti, l’œuvre créatrice qu’il a déployée dans sa vie publique qui constituent le sujet véritable de la toile. Voilà pourquoi la vie de Charles est conçue dans la forme d’une biographie, tandis que les exploits du tsar de Russie seront exposés d’une manière bien différente. Ce n’est pas sans raison que ce livre aura pour titre: «Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand»: ce n’est pas Pierre, mais la Russie de son temps, le pays qu’il a gouverné, on pourrait presque dire qu’il a créé qui attire le plus particulièrement l’attention de Voltaire.
En janvier 1738, grâce à l’intervention de Frédéric, prince héritier de Prusse, Voltaire reçut un mémoire circonstancié dans lequel Fockerodt exposait la situation de la Russie. L’auteur avait longuement vécu dans ce pays et avait eu l’occasion d’y séjourner du vivant de Pierre le Grand. Ce mémoire qui renfermait une partie anecdotique presque légendaire défavorable à l’empereur fut la cause de ce que Frédéric, cet ancien admirateur fervent du tsar changeât subitement d’avis et soumît à une critique impitoyable tous ses agissements. Voltaire se montra plus conséquent: il maintint l’opinion qu’il s’était faite du tsar réformateur et, en parlant de lui, ne voulut pas jouer le rôle du moraliste. Des faits isolés – affirme-t-il – ne prouvent rien par eux-mêmes; un personnage historique est une unité indivisible qu’on ne peut juger que par les résultats ultimes de son activité.