Charles XII homme était beaucoup plus proche de la mentalité de Voltaire que ne le fût Pierre. On est tout étonné de voir que dans son livre sur le tsar de Russie Voltaire ait trouvé de nouveaux traits caractérisant la personnalité de Charles, tandis que sur Pierre lui-même il n’ait rien su dire de plus ni de mieux de ce qu’il en avait déjà dit ailleurs. De peur de se répéter Voltaire s’en est tenu à ce que nous savions déjà par lui sur certains faits: ni la défaite de Narva, ni la fondation de St. Pétersbourg, ni la bataille de Poltava (pas même cette bataille!) n’ont rien gagné en évidence et en netteté de représentation dans son nouveau livre.
Les défauts de l’œuvre de Voltaire ne doivent cependant pas nous en faire oublier les qualités. 1. Nous avons là le premier livre d’histoire sur Pierre, écrit d’après des données historiques documentaires. 2. C’était également la première fois qu’on portait sur le grand tsar un jugement aussi objectif et impartial que possible. 3. Le matériel historique pris à l’étude avait été pour la première fois soumis à une critique préalable. Aussi imparfaite et insuffisante puisse-t-elle nous paraître maintenant, il n’en est pas moins vrai que l’auteur se soit efforcé de se rendre compte dans la mesure de ses moyens de la nature de la documentation obtenue afin de distinguer le vrai du faux. 4. Grâce à la simplicité de la narration, la lecture de cette œuvre était accessible à tous.
Chapitre IV
Chapitre IVCe chapitre contient une analyse détaillée des observations critiques faites au sujet du livre de Voltaire. Les observations elles-mêmes figurent dans l’appendice N. 6 (Sommaire). Des hommes d’opinions et de goûts opposés se rencontraient sur un même terrain; chacun comprenait la tâche d’une manière différente: de là l’impossibilité de s’entendre et l’irritation mutuelle. A Pétersbourg on ne voulait pas seulement qu’un livre sur Pierre le Grand fût écrit: on voulait, avant tout, laver la mémoire du tsar de la boue dont elle avait été souillée en Europe. Ils n’étaient pas nombreux ceux qui auraient prétendu pour tout de bon de contester au tsar le mérite de ses œuvres et cependant les écrits qui circulaient sur lui étaient si peu véridiques que les faits apparaissaient dénaturés par l’anecdote tendancieuse, les bruits inconsidérés et quelquefois même par le mensonge grossi à dessein. On voulait à Pétersbourg qu’au moins certains côtés de la vie du tsar fussent voilés, que ses orgies, son intempérance et la cruauté des supplices qu’il infligeait fussent passés sous silence; il fallait également redresser quelque peu l’arbre généalogique de l’impératrice régnante, vu que la mère de celle-ci, par son passé équivoque, avait été un sujet de médisance et avait desservi la chronique scandaleuse de son temps. Le gouvernement russe tâchait en outre de mettre l’ancienne Russie à l’abri de tout ce qui pouvait porter atteinte à sa renommée sous le rapport des mœurs, de dignité nationale et d’indépendance politique. (Voir dans le Sommaire les NN. 9, 21, 31, 33, 92, 93, 103, 117, 121, 181, 238, etc.).