Светлый фон

Voltaire aurait voulu entrer dans tous les détails de la vie et de l’activité civilisatrice du tsar. Il avait toujours admiré la façon radicale dont Pierre avait transformé son pays en lui assurant la puissance dont la Russie fit preuve au lendemain de sa mort, lorsqu’elle imposa des rois à la Pologne, chassa les janissaires et jeta d’immenses armées victorieuses contre le roi de Prusse. Les barbares d’hier étaient devenus des hommes civilisés; là où hier encore on ignorait la simple barque du pêcheur on voyait maintenant voguer sur les flots de la mer une superbe flotille; sur les tristes marais d’une contrée inhabitée surgissait une riche ville qui devenait la capitale de l’empire. Sur une immense étendue de 2000 lieues le plus grand des sauvages civilisait son peuple, élaborait des lois, fondait des fabriques, inaugurait le commerce, créait une armée disciplinée, corrigeait les mœurs et répandait l’instruction.

Dans l’«Histoire de Charles XII» le personnage héroïque du roi avec toutes ses caractéristiques individuelles est au premier plan: dans le nouveau livre, par contre, la première place sera occupée par le pays qui a grandi et s’est raffermi sous l’impulsion vigoureuse d’une forte volonté. La personnalité de Pierre n’en sera aucunement amoindrie et pourtant, en lisant cet ouvrage, on sera forcé de reconnaître que le sujet du livre n’est pas le tsar lui-même, mais son œuvre, non pas ce qu’il a entrepris, mais ce qu’il a accompli. En 1731 Voltaire parlait d’un homme: maintenant il nous entretiendra d’un souverain.

Les difficultés du problème si complexe que l’auteur s’était posé se firent sentir dès les premiers pas, d’autant plus que les documents n’arrivaient de Pétersbourg que de façon irrégulière; certains des envois adressés aux Délices s’égarèrent en route. Il ne faut pas oublier que l’Europe traversait une période trouble: la Guerre de Sept Ans désolait les pays et la poste souffrait de la situation précaire du moment.

Au mois d’août 1757 les huit premiers chapitres («une légère esquisse») étaient terminés; au mois de juillet 1758 Voltaire expédia à Šuvalov «un second essai». Ni le premier envoi, ni le deuxième ne furent approuvés sans réserves à Pétersbourg: les documents historiques que Voltaire s’était donné la peine de rassembler furent déclarés dénués d’intérêt; ses commentaires philosophiques furent contestés; l’exposition de certains faits fut jugée trop succinte; on eut même la prétention de donner à l’auteur… des leçons d’orthographe française. Piqué au vif, Voltaire répliqua dédaigneusement par des sarcasmes mordants et la polémique s’envenima. Notre appendice N. 6 (Sommaire) permet de se rendre compte des divergences qui surgirent entre Voltaire et ses critiques russes.