Светлый фон

En 1759 le premier volume fut imprimé, mais à Pétersbourg on insista pour que le texte fût modifié encore. On ne se déclara pas satisfait non plus de la nouvelle édition qui parut en 1760. Les diamants dont l’impératrice avait fait présent à l’auteur en récompense de son livre ne le mirent toutefois pas à couvert des critiques méticuleuses, parfois excessives et souvent par trop pédantesques de l’académicien Müller et consorts. Il lui fallut en tenir compte. Vers la fin de 1761 Voltaire prépara une nouvelle édition qui, cette fois, vit le jour. Le texte était resté le même, mais dans la marge au bas de la page on avait introduit des dates que Voltaire avait tout d’abord supprimées pour ne pas encombrer la narration et des commentaires se rapportant le plus souvent aux noms propres.

Bien que le livre eût un succès général, il ne manqua pas de faire des mécontents. Ainsi Stanislas Leszczynski se sentit atteint par les reproches adressés à Charles XII et Frédéric II en voulut à son déloyal ami qui s’était mis dans la tête «d’écrire l’histoire des loups et des ours de la Sibérie».

Aussitôt le premier volume terminé, Voltaire se mit au travail pour le second. En novembre 1759 il était déjà en train de décrire la campagne du Pruth. Mais dans son ensemble le deuxième volume avançait plus lentement que le premier: Voltaire allait plus vite que les documents qui lui parvenaient de Pétersbourg avec du retard. Le chapitre le plus ardu fut celui du tsarévitch Alexis: c’était là un écueil que la plume habile de Voltaire pouvait seule éviter en louvoyant. Bien à contre-cœur finit-il par accepter la version officielle sur la mort du malheureux prince (survenue, prétendait-on, à la suite d’un choc nerveux provoqué par la lecture de l’arrêt de mort), mais il jugea opportun de s’appuyer sur l’autorité des médecins[460]. Par contre se refusa-t-il de se plier aux autres exigences de Pétersbourg, ne voulut pas qualifier le prince de «parricide» comme le nommaient les actes de l’accusation et n’admit pas l’existence du crime d’État qui lui était imputé, car, disait-il, il ne pouvait être question que de desseins vagues, de vœux individuels insaisissables: la conscience de l’écrivain libre et indépendant tel que l’était Voltaire répugnait à l’idée de se ranger de parti pris contre le tsarévitch et de déguiser sciemment tous ses actes. Il sut cependant motiver le verdict de façon à éviter au tsar un trop long blâme.

«Si nous avons contre nous – écrivait-il à Šuvalov – les Anglais, nous aurons pour nous les anciens Romains, les Manlius et les Brutus. Il est évident que si le czarevitz eût régné, il eût détruit l’ouvrage immense de son père, et que le bien d’une nation entière est préférable à un seul homme. C’est là, ce me semble, ce qui rend Pierre le Grand respectable dans ce malheur; et on peut, sans altérer la vérité, forcer le lecteur à révérer le monarque qui juge, et à plaindre le père qui condamne son fils».